Débat Organisation de la prévention dans les politiques de lutte contre le cancer

Franck CHAUVIN, HCSP - Thierry BRETON, INCa - Emmanuel JAMMES, Ligue contre le cancer

Approche par pathologies ou par déterminants ? Des approches différentes à l’Institut National du Cancer et au Haut Conseil de la Santé Publique, Quid du Plan cancer 4 ?

« Politiques du cancer, que peut apporter la sociologie ? », extrait du débat organisé au Centre de Sociologie des Organisations Sciences Po/CNRS autour de l’ouvrage « Les politiques de lutte contre le cancer en France » publié aux presses de l’EHESP.

Benjamin Choukroun, fondateur de SmokeWatchers, application d’accompagnement du fumeur, remarque que « pour l’Institut National du Cancer (INCa), le plus important est de guérir, tandis que pour le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), l’important est de prévenir. L’INCa prend toutefois un nouveau positionnement en s’intéressant davantage à la prévention. » Il interroge Thierry Breton (INCa) et Franck Chauvin (HCSP) sur l’organisation entre Santé Publique France et l’INCa, sur les objectifs chiffrés et les nouveaux modèles économiques qui peuvent exister autour de la prévention et sur la façon dont ces organisations peuvent porter et accompagner ces nouveaux modèles.

Augmentation de la charge de soins et innovations technologiques pourraient faire exploser notre système de santé solidaire
Franck Chauvin
, Président du Haut Conseil de la Santé Publique précise que « Le Haut Conseil de la Santé Publique, notamment dans la préparation de la stratégie nationale de santé a réfléchi aux grandes orientations de notre système de santé solidaire dont l’enjeu est réellement la pérennité. Il peut être attaqué de deux façons, soit par l’augmentation de la charge de soins, soit par des innovations technologiques. L’augmentation de la charge de soins - due aux nouveaux patients porteurs de cancer et plus globalement aux patients atteints de maladies chroniques - fait que notre système de santé a 5 à 7 ans d’espérance de vie dans sa forme actuelle si on ne change rien. L’innovation technologique peut elle-aussi faire exploser le système car dans quelle mesure des personnes qui ont des risques totalement différents identifiés par la génomique accepteront-ils de payer de la même façon dans un système solidaire. Cette question réelle doit être anticipée sur le plan de l’organisation sociale du système de santé ».

Approche par pathologies ou par déterminants ? Des approches différentes à l’Institut National du Cancer et au Haut Conseil de la Santé Publique, Quid du Plan cancer 4 ?
« Alors que l’Institut National du Cancer apporte des réponses par pathologie – qui si nous continuons à alimenter le système ne permettra bientôt plus de prendre en charge la totalité des patients -, nous proposons de mettre en place une approche par déterminant : alimentation, activité physique, logement, environnement, etc. Cela permettrait de lutter à la fois contre les inégalités et le nombre de nouveaux patients. La santé doit être introduite dans toutes les politiques. C’est là où nous pouvons avoir des approches un peu différentes », indique Franck Chauvin, HCSP.

Selon Thierry Breton, Directeur général de l’Institut National du Cancer : « Le sujet de la prévention est important pour l’INCa, car 40% des cancers sont évitables (tabac, alcool) et des facteurs de protection sont recommandés comme l’activité physique. Nous ne sommes pas en contradiction avec le Haut Conseil de la Santé Publique sur ces éléments.

En ce qui concerne l’organisation entre Santé Publique France et l’INCa, je trouve paradoxal que sur les questions organisationnelles, le système français réponde qu’il faut changer l’organisation. Le sujet est de savoir comment on améliore l’état de santé de nos concitoyens. Nous devons faire en sorte que davantage de patients soient mieux guéris avec moins de séquelles, c’est un objectif extrêmement important. 40% des cancers évitables, c’est 150 000 nouveaux cancers en moins. Comment s’organiser pour faire en sorte que dans la population générale, des messages de santé publique passent dans le respect du choix et de la liberté de chacun, alors que nous sommes abreuvés d’informations et de messages extrêmement importants. Les alcooliers mènent des campagnes qui s’élèvent à 300/400 millions d’euros chaque année. C’est considérable. Apporter une réponse organisationnelle n’est pas forcément la bonne voie. Il faut que les gens se rendent compte qu’un certain nombre de facteurs de risques appelle à un changement ».

Expliquer pourquoi il faut changer de comportement, puis faire en sorte de l’accompagner
Thierry Breton
n’est pas tout à fait d’accord avec Franck Chauvin sur l’approche par déterminant, il explique : « Je pense que c’est une approche qui n’est pas suffisante. Si vous voulez faire en sorte que quelqu’un change son comportement, ce qui est difficile, il ne suffit pas de le lui dire une fois ou deux. Il faut le répéter dans un océan d’informations en expliquant le sens de ce que l’on veut faire, sinon c’est une approche vouée à l’échec. Les campagnes menées par la sécurité routière ont du sens - dispositif, contrôle, verbalisation -, on ne parle pas des déterminants, on explique pourquoi il faut changer les comportements : ‘’des vies sont en jeu et pas seulement la vôtre’’. Pourquoi agir sur sa santé, moins consommer de tabac, moins consommer d’alcool ? Parce que notre vie est en jeu. Les pathologies cancéreuses sont la première cause de mortalité en France et tout le monde se sent concerné. Le message de santé publique ne doit jamais être déconnecté du sens. Il faut dire pourquoi on préconise un changement de comportement, puis faire en sorte de l’accompagner, ce n’est pas facile et cela prend du temps. Santé Publique France est dans l’accompagnement, notamment pour le Mois sans tabac avec des opérations extrêmement fortes, tandis qu’à l’INCa nous essayons de faire passer le message de la dangerosité du tabac et du nombre de décès annuels par cancer ». L’articulation est importante ».

Des évolutions très lentes pour changer les représentations sociales de la maladie
Emmanuel Jammes
, Délégué société et politiques de santé à la Ligue contre le cancer conclut le débat : « La question des représentations sociales de la maladie ou des facteurs de risques sont des évolutions à très long terme, plusieurs dizaines d’années sont nécessaires. 8 000 femmes par an décèdent d’un cancer du sein du fait de leur consommation d’alcool. Lorsqu’un Ministre de l’agriculture affirme que le vin n’est pas de l’alcool, nous avons un vrai problème d’image de ce que sont les facteurs de risque. Ce genre de message est catastrophique et laisse des traces, malgré la réaction rapide d’Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé. Les représentations des facteurs de risque sont liées à nos coutumes, aux lobbies. Cela se traite sur de longues périodes et les sciences sociales ont un rôle à jouer ». 

Stéphanie Chevrel

Invités du débat : Thierry Breton, directeur général de l’Institut National du Cancer (INCa), Franck Chauvin, Président du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Emmanuel Jammes, Délégué Société et Politiques de Santé à la Ligue contre le cancer & Patrick Castel, sociologue au Centre de Sociologie des Organisations Sciences Po - CNRS et co-auteur de l’ouvrage  « Politiques du cancer, que peut apporter la sociologie ? » avec Audrey Vézian et Pierre-André Juven.

Modératrice : Stéphanie Chevrel, Présidente de l’Observatoire de l’Information Santé.

Captation réalisée par acteurs de santé Tv pour l’Observatoire de l’Information Santé, au Centre de Sociologie des Organisations de Sciences Po et du CNRS, à l’occasion du débat « Politiques du cancer, que peut apporter la sociologie ? » organisé autour de l’ouvrage « Les politiques de lutte contre le cancer en France » publié aux presses de l’EHESP.

En savoir plus : http://www.cso.edu/home.asp
https://www.e-cancer.fr/
http://www.observatoiredelinfosante.com/
https://www.hcsp.fr/explore.cgi/Accueil
https://www.ligue-cancer.net/

 

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