Intelligence artificielle, seul le cerveau résiste à la substitution

Pr. Jean SIBILIA, Président de la Conférence des doyens des facultés de France

Avec l’intelligence artificielle (IA), deux volets s’additionnent : la substitution ou l'augmentation.

On a remplacé les organes les uns après les autres
« Le défaut de confiance vis à vis de l’IA est probablement lié à un vieux fantasme. L’histoire de Gilgamesh - personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi de la cité d'Uruk où il aurait régné vers 2650 av. - est extrêmement passionnante. Elle remonte à plusieurs milliers d’années et portait déjà sur la recherche de l’immortalité et de l’homme augmenté. Depuis, la médecine a apporté de nombreux substituts comme le cœur artificiel, les prothèses articulaires ou la peau artificielle. Puis, on a remplacé les organes les uns après les autres, un seul résiste à la substitution, le cerveau. La question est de savoir si les robots qu’on construit actuellement vont pouvoir le remplacer, soit un fantasme assez profond ! » 

Seul le cerveau résiste à la substitution !
« Le cerveau a une grande particularité, il est « plastique », c’est ce qui est génial ! La différence entre l’IA et le cerveau est qu’il se transforme contrairement à ce qu’on croyait. Aujourd’hui, des expériences de transformation du cerveau sont simplement réalisées avec des séances de méditation. Imaginez cette plasticité que le cerveau peut avoir à tous les âges. Les philosophes l’ont dit bien avant nous, Montaigne affirmait que « la plus grande victoire et la plus grande sagesse d’un homme est de se laisser convaincre par un autre dans un débat ». Or l’IA est incapable d’être convaincue dans un débat par un opposant. Ce que l’on craint est peut-être d’être supplanté par quelque chose qui nous dépasserait et remplacerait notre cerveau. Si ceci est bien fantasmatique, attention néanmoins à ce que l’IA ne soit pas alimentée avec force de datas par la face sombre de l’homme. Tout comme l’énergie nucléaire, elle présente une double facette qu’il faudra bien maîtriser. »

La médecine doit faire face à des enjeux totalement imprévisibles
« Peu de personnes auraient prédit que nous connaîtrions un certain nombre d’épidémies ou de fléaux de santé publique. Nous allons devoir affronter ces enjeux de demain tout comme les bouleversements écologiques, la perte de la biodiversité sur notre planète, l’accumulation des clivages Nord - Sud qui auront probablement des impacts sur la santé publique que nous n’imaginons pas aujourd’hui. Je ne crois pas que l’intelligence artificielle, algorithmique, permette de prédire l’imprévisibilité à l’échelle humaine alors qu’on est toujours incapable de savoir le temps qu’il fera dans huit jours ! Seuls les spécialistes de science-fiction peuvent le faire, mais avec beaucoup d’incertitudes. » 

L’analyse des big data permet de nouvelles approches
« Si la médecine permet de réaliser des choses magnifiques, nous sommes aujourd’hui dans une forme d’impasse liée à la méthode scientifique qui nous a appris à poser une question, utiliser une méthode et appliquer une conclusion, mais qui ne peut juger de l’imprévisibilité des choses. Or, la collecte de données en masse, ces big data qu’on sait analyser de façon aléatoire, permet de nouvelles approches. Nous ne nous posons pas de questions et n’avons pas d’à priori de la réponse que nous attendons. Nous avons une analyse aléatoire en cluster qui nous permet d’obtenir des clusters de réponses qui vont générer des questions scientifiques qui pourront être analysées. C’est là qu’on touche un peu à l’imprévisibilité car le cluster déterminé à la fin de cette analyse ne pouvait être prédit, il y a tout de même une capacité de prédire l’imprévisibilité ! » 

Faire briller les valeurs humaines en formant les futures générations 
« Pour sortir de la médecine d’aujourd’hui et entrer dans la fameuse médecine 4P - Prédictive, Personnalisée, Préventive et Participative - il faut que nous soyons capables de gérer et de connecter ces données qu’il s’agisse de big data pour la recherche ou d’open data pour les soins où à l’ère du tout numérique, nous avons accès aux données en temps réel, passant de la chronoefficacité à la chronobiologie. En temps qu’universitaire, notre travail consiste à former nos jeunes médecins à la médecine de demain. Les études de médecine du 1er au 3ème cycle doivent être transformées pour qu’aujourd’hui on puisse enseigner ces notions qui nécessiteront des savoir-faire éthiques et déontologiques nouveaux. Le numérique et l’IA feront ainsi briller les valeurs humaines fondamentales pour bien utiliser ces nouvelles technologies. »

Stéphanie Chevrel. 

Captation réalisée par acteurs de santé, partenaire du 29ème Festival de la Communication Santé à Deauville. 
En savoir plus : https://festivalcommunicationsante.fr


 

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